Discours du vendredi 20.02.2026 : « Pourquoi jeûnons-nous ? : Les finalités du jeûne entre purification (tazkiya) et construction de l’être humain »
Louange à Allâh qui a prescrit le jeûne pour purifier les âmes, éduquer les caractères et construire l’être humain. Je Le loue et Le remercie. J’atteste qu’il n’y a de divinité digne d’adoration qu’Allâh, Unique, sans associé, Lui qui a fait de la taqwâ (la crainte révérencielle d’Allâh) la finalité des adorations et leur esprit. Et j’atteste que notre maître Muḥammad est Son serviteur et Son Messager, l’éducateur par excellence, celui qui a établi, par le jeûne, une école pour former l’individu et bâtir une génération. Qu’Allâh prie sur lui, sur sa famille, ses Compagnons et ceux qui les suivent avec excellence jusqu’au Jour du Jugement.
Ceci étant dit : Ô serviteurs d’Allâh, je vous recommande, ainsi qu’à moi-même, la taqwâ d’Allâh : elle est l’objectif le plus élevé et la finalité qui rassemble toutes les prescriptions de la Sharîʿa. Allâh dit : « Ô vous qui avez cru ! On vous a prescrit le jeûne comme on l’a prescrit à ceux d’avant vous, afin que vous atteigniez la taqwâ. » [Sourate Al-Baqara, verset 183] Ce verset établit la finalité centrale du jeûne : réaliser la taqwâ, c’est-à-dire développer une conscience, rester vigilant intérieurement, et apprendre à se contrôler par obéissance et par foi.
C’est donc une question essentielle : pourquoi jeûnons-nous ? Le jeûne est-il seulement le fait de se priver de manger, de boire et d’avoir des rapports conjugaux ? Ou bien est-ce une école annuelle qui nous aide à changer en profondeur, à améliorer notre comportement et à réformer notre cœur ? En réalité, le jeûne n’est pas une simple privation : il change la façon dont l’être humain se tient dans la vie. Il l’aide à passer :
- D’une vie dominée par les réflexes et les envies à une vie guidée par un sens, une direction, un but
- D’un cœur qui suit ses désirs à un cœur qui sait se laisser guider par des principes : la foi, la vérité, la droiture ;
- D’une recherche du plaisir immédiat à une personnalité qui pense plus loin, qui se rappelle qu’elle a une responsabilité devant Allâh, et qu’elle avance vers le Jour du Jugement.
- Autrement dit, le jeûne nous apprend à ne plus être « entraînés » par nos pulsions, mais à redevenir maîtres de nous-mêmes, avec une conscience éveillée et une vie orientée vers Allâh.
Car l’être humain est fait de deux dimensions : un corps et une âme. Il porte en lui des désirs et une raison, des envies immédiates et une conscience capable de choisir. La Sharîʿa ne cherche pas à supprimer l’instinct : elle le met à sa juste place, elle l’éduque et le discipline. Or, nous vivons à une époque où l’on stimule nos désirs en permanence, le plaisir “tout de suite” et la satisfaction immédiate… Tout pousse à suivre l’envie du moment.
Dans ce contexte, le jeûne vient remettre de l’ordre à l’intérieur de l’être humain : il réapprend au cœur qui commande. Il fait en sorte que le désir ne soit plus le chef, mais que ce soient les valeurs de la foi qui guident les choix et le comportement.
C’est pour cela que s’abstenir du licite devient un entraînement à s’éloigner de l’illicite : celui qui est capable de délaisser ce qu’Allâh a rendu permis par obéissance envers Lui, sera plus à même de délaisser ce qu’Il a interdit. Le Prophète ﷺ rapporte, dans le ḥadîth qudsî : « Toute œuvre du fils d’Adam lui appartient, sauf le jeûne : il est à Moi, et c’est Moi qui en donne la récompense. Il délaisse son désir et sa nourriture pour Moi. » (Muttafaqun ʿalayh).
Ainsi, le jeûne devient un exercice concret de sincérité (ikhlâṣ) : on jeûne avant tout pour Allâh. Et c’est aussi une preuve vivante de la surveillance d’Allâh : le jeûneur pourrait manger ou boire en cachette, mais il s’en abstient, parce qu’il sait qu’Allâh le voit — en public comme dans le secret.
Le jeûne : une tazkiya qui transforme
Ô croyants, la purification (tazkiya) dans la conception coranique n’est pas un état émotionnel passager, mais un processus de construction continu. Allâh dit : « A certes réussi celui qui l’a purifiée. » [Sourate Ash-Shams, verset 9], La tazkiya signifie à la fois purification et croissance : purifier l’âme de ses souillures, et faire croître en elle les qualités du bien.
C’est dans ce sens que le Prophète ﷺ a dit : « Celui qui ne renonce pas au mensonge et à le mettre en pratique, Allâh n’a nul besoin qu’il renonce à sa nourriture et à sa boisson. » (rapporté par al-Bukhârî). Ainsi, un jeûne qui ne se reflète pas dans le comportement, qui ne discipline pas la langue et qui n’élève pas les interactions, perd son esprit et sa finalité.
Le jeûne est un entraînement :
- À la patience : Allâh dit : « Cherchez secours dans la patience et la ṣalât. » [ Al-Baqara, verset 45] et certains des pieux prédécesseurs ont expliqué « la patience » ici par le jeûne
- À contenir la colère : «Si quelqu’un l’insulte ou le combat, qu’il dise :“Je jeûne.” » ;
- À ressentir la situation des autres : quand le riche éprouve la faim par choix, il perçoit la souffrance de celui qui a faim malgré lui.
- Ainsi, le jeûne façonne un être humain compatissant, discipliné et équilibré.
La taqwâ : une surveillance intérieure
Ô serviteurs d’Allâh, nous vivons dans une société où chacun a beaucoup de liberté et de choix. Dans un tel contexte, la force la plus importante n’est pas le contrôle extérieur, mais la conscience intérieure : ce qui nous retient quand personne ne nous regarde.
Or, le jeûne éduque précisément cette conscience. Le jeûneur pourrait rompre son jeûne en secret sans être vu, mais ce qui l’en empêche, c’est sa foi : il sait qu’Allâh le voit. Voilà le cœur de la taqwâ : garder présent en soi le regard d’Allâh, en toute situation. Allâh dit : « Ne sait-il pas qu’Allâh voit ? » [Sourate Al-ʿAlaq, verset 14]. Lorsque cette surveillance intérieure s’enracine, il se forme un être humain responsable, qui n’a pas besoin d’un contrôle constant : car son “contrôleur” est en lui-même.
Conclusion : jeûner pour se construire
Ô serviteurs d’Allâh, le but ultime du jeûne n’est pas la faim : c’est la construction de l’être humain. Ce n’est pas seulement se priver, c’est s’élever. Le danger, c’est de jeûner avec le corps sans que le cœur jeûne ; de s’abstenir de nourriture sans s’abstenir d’injustice ; de laisser la boisson sans laisser la dureté, l’égoïsme et les mauvais comportements.
Le jeûne authentique est celui qui nous transforme réellement : il purifie l’intérieur, il rend la personnalité plus équilibrée, il apprend la responsabilité, et il fait de nous des personnes utiles autour de nous. Il nous aide à rester fermes dans notre identité, sans dureté ni fermeture, et à être ouverts aux autres, sans nous dissoudre ni nous perdre. Voilà l’être humain que le Coran veut former ; voilà ce que produit l’adoration quand elle porte ses fruits. Demandons à Allâh que notre jeûne soit — par Son aide et Sa guidance — un véritable passage :
- De l’habitude à l’adoration consciente,
- De l’impulsion à la discipline,
- De la consommation à la mission,
- Et de l’individualisme à la responsabilité envers les autres.
Et qu’Allâh prie et salue notre maître Muḥammad, sa famille, et ses Compagnons.